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Et si apprendre à vivre ses émotions changeait tout dans nos relations ?

Il y a des prises de conscience qui arrivent tard. Un soir, face à la colère de son adolescent ou face à la sienne, qui déborde au mauvais moment … Quelque chose se fissure. On réalise qu’on ne sait pas vraiment quoi faire de ce qui remonte. Que la question n’a jamais été posée. Que personne, en réalité, ne nous a jamais appris.

Une transmission silencieusement absente

Les émotions ont longtemps été reléguées au rang de l’intime , quelque chose que l’on gère seul, en silence, ou que l’on ravale pour ne pas déranger. Les générations qui ont aujourd’hui 40 ou 55 ans ont, pour la plupart, grandi dans ce paradigme : ne pas pleurer en public, ne pas s’emporter sans raison, ne pas parler de ce que l’on ressent.

Moïra Mikolajczak, professeure de psychologie à l’Université catholique de Louvain, le documente avec rigueur : nous passons près de 90 % de notre journée à ressentir des émotions, et ces états intérieurs ont un impact direct sur notre bien-être, notre santé physique, nos relations et notre performance. Sans éducation émotionnelle, nous ne subissons pas seulement nos états intérieurs : nous les reproduisons. Sous l’effet de la répétition, une émotion devient une humeur. Une humeur, avec le temps, finit par ressembler à une personnalité.

Toutes les émotions ont un sens, y compris les plus inconfortables

Il existe une idée tenace selon laquelle certaines émotions seraient « bonnes » et d’autres « mauvaises ». La joie, bienvenue. La tristesse, gênante. La colère, à contenir. Ce classement binaire nous a conduits à nous couper d’une part entière de notre vie intérieure.

Le psychologue américain Paul Ekman a mis en évidence, dès les années 1970, l’existence de six émotions universelles présentes dans toutes les cultures humaines : la joie, la tristesse, la peur, la colère, le dégoût et la surprise. Ces émotions ne sont pas des dysfonctionnements : elles sont des signaux. La colère alerte sur une atteinte à ce qui nous est précieux : nos valeurs, notre intégrité. La peur, que l’on associe spontanément au danger, cache bien plus souvent un désir fort. La tristesse, la culpabilité, le découragement portent chacune un message. Encore faut-il avoir appris à l’écouter.

C’est tout l’enseignement de la Communication Non Violente, développée par Marshall Rosenberg : derrière chaque émotion inconfortable se cache un besoin insatisfait. Identifier ce besoin, pouvoir le nommer et l’exprimer, change radicalement la qualité de ses relations.

La nécessaire régulation de vos émotions pour accueillir celle de votre adolescent

Comprendre ses propres émotions devient d’autant plus décisif lorsque l’on vit avec un adolescent. Daniel Siegel, neuropsychiatre à l’Université de Californie et auteur de Brainstorm (2013), l’explique avec clarté : le cerveau des adolescents est en pleine reconfiguration, et le cortex préfrontal (la zone responsable de la régulation émotionnelle) n’arrive à pleine maturité que vers 25 ans.

Quand un adolescent « explose », il n’est pas de mauvaise volonté. Il est littéralement submergé par des états intérieurs qu’il ne dispose pas encore des outils pour réguler seul. Dans ce contexte, la posture du parent compte infiniment plus que les mots qu’il prononce. Un adulte qui a appris à accueillir ses propres émotions sans en être débordé offre quelque chose d’irremplaçable : un ancrage. Un modèle vivant de régulation, bien plus puissant que n’importe quelle injonction à « se calmer ».

Comment rebrancher son cerveau – la contribution d’Isabelle Filliozat

Isabelle Filliozat, psychothérapeute française et auteure de seize ouvrages sur les émotions et la parentalité, apporte un éclairage concret sur ce qui se passe dans le cerveau quand une émotion intense surgit. Lorsque l’amygdale (le centre d’alarme émotionnel du cerveau) s’emballe, elle coupe littéralement l’accès au cortex préfrontal, la zone responsable de la réflexion et de la régulation. On parle de débordement émotionnel. Il ne s’agit pas d’un manque de volonté ; c’est une réaction neurologique. Le cerveau passe en mode survie. Il ne raisonne plus, il réagit.

Les mots et la réaction de l’adulte permettent à l’enfant de comprendre, de s’apaiser et de se tourner vers la solution. Mais pour cela, encore faut-il que l’adulte lui-même ait reçu ou acquis cette éducation.

Voici quelques leviers concrets pour “rebrancher” le cerveau :

Nommer l’émotion : Mettre des mots sur ce que l’on ressent (« Je me sens submergé », « Je suis en colère ») active le cortex préfrontal et réduit mécaniquement l’intensité de la réaction amygdalienne. C’est l’acte le plus simple et l’un des plus puissants.

Accueillir sans juger : Ni réprimer, ni amplifier. Laisser l’émotion traverser sans lui obéir aveuglément. Cette posture s’apprend, elle ne va pas de soi.

Réguler par le corps : La respiration lente, le mouvement, le toucher permettent au système nerveux de sortir de l’état d’alerte. Le corps est souvent le chemin le plus court vers l’apaisement.

Verbaliser pour soi, verbaliser pour son enfant : Quand c’est l’adolescent qui déborde, le rôle du parent n’est pas de raisonner mais de nommer à voix haute ce qu’il perçoit : « Je vois que tu es très en colère en ce moment. » Cette simple phrase aide le cerveau de l’adolescent à se recentrer, parce qu’elle lui signale qu’il est vu, compris, et non jugé.

Les mots et la posture de l’adulte ne servent pas à contrôler l’enfant : ils l’aident à se retrouver lui-même. Mais pour y parvenir, encore faut-il que l’adulte ait lui-même appris à traverser ses propres tempêtes sans en être emporté.

La bonne nouvelle : le cerveau reste plastique, toute la vie

C’est peut-être l’enseignement le plus libérateur des neurosciences : le cerveau adulte n’est pas figé. Il se restructure sous l’effet de nouveaux apprentissages, à tout âge. Ce que l’on n’a pas reçu dans l’enfance n’est pas perdu pour toujours. Il peut s’acquérir, se travailler, se cultiver.

Ce processus de transformation a un fondement neurologique : la neuroplasticité. Le cerveau n’est pas figé à la fin de l’adolescence. Il continue de se transformer, de tisser de nouvelles connexions, de désactiver des automatismes émotionnels, de construire de nouveaux schémas de pensée. Ce que l’on a appris peut être désappris. Ce que l’on a intégré comme une vérité peut être revisité.

Voici donc précisément ce que cette plasticité rend possible : non pas rattraper le passé, mais choisir autrement, maintenant.

Un héritage à réinventer, maintenant

Nous sommes peut-être la génération charnière. Celle qui a grandi sans cet enseignement, et qui peut choisir de ne pas reproduire ce silence. Non pas en culpabilisant de ce qui n’a pas été transmis, mais en décidant, lucidement, que quelque chose commence maintenant.

Apprendre à vivre ses émotions, les siennes, puis à accompagner celles de ses enfants, n’est pas un luxe réservé aux personnes en crise. C’est un acte de soin. Envers soi d’abord. Envers sa famille ensuite. Une façon de rompre une chaîne silencieuse, pour en tisser une autre.

Personne ne nous a appris. Mais il n’est jamais trop tard pour commencer.

 

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