Conducteur ou passager de sa vie

Il y a deux façons de traverser une période difficile. La première : attendre que ça passe. La deuxième : décider de ce qu’on en fait. C’est une question de posture, cela s’apprend.
La métaphore du conducteur et du passager
Imaginez un autobus. Tous ses passagers vont quelque part. Mais un seul décide de la direction : le conducteur. Les passagers suivent. Ils peuvent être contents ou contrariés du trajet, mais ils n’ont pas choisi la route.
Cette image, simple en apparence, dit quelque chose de profond sur la manière dont nous nous positionnons face à notre propre vie. Sommes-nous en train de la conduire, de choisir consciemment notre direction, de décider où nous mettons notre énergie, d’assumer la responsabilité de nos choix ? Ou sommes-nous passagers de notre propre existence, attendant que le contexte change, que les autres bougent, que le bon moment arrive ?
Le locus de contrôle : ce que Julian Rotter a découvert
En 1966, le psychologue américain Julian Rotter formalise un concept qui allait marquer la psychologie du comportement : le locus de contrôle. Ce terme désigne la manière dont un individu perçoit l’origine des événements qui influencent sa vie.
Rotter identifie deux tendances :
- Le locus interne : la conviction que ses propres actions, décisions et efforts influencent directement ce qui arrive. « Ce qui m’arrive dépend en grande partie de ce que je fais. »
- Le locus externe : la conviction que les événements sont principalement dictés par des forces extérieures : la chance, le destin, les autres, le système. « Quoi que je fasse, ça ne dépend pas vraiment de moi. »
La plupart des gens se positionnent quelque part entre les deux extrêmes, selon les domaines de leur vie et les événements vécus. Mais la tendance dominante influe profondément sur les comportements, la motivation et le bien-être.
Cette idée rejoint un outil central de la méthode Essentiels P-UP’s, développée dans l’approche du Pouvoir d’agir : la distinction entre le cercle d’influence et le cercle de non-influence.
Le cercle de non-influence regroupe tout ce sur quoi on n’a pas de prise : le comportement des autres, le marché, le contexte économique, les décisions des institutions, les événements passés.
Le cercle d’influence, lui, regroupe ce sur quoi on peut agir : ses propres décisions, ses réactions, les efforts qu’on fournit, les demandes qu’on formule, les relations qu’on cultive.
Le passager passe l’essentiel de son énergie sur le premier cercle : à se plaindre de ce qui ne dépend pas de lui, à attendre que ça change. Le conducteur concentre la sienne sur le second : sur ce qu’il peut vraiment faire, même à petite échelle.
Ce déplacement d’attention est une décision stratégique : là où on met son énergie, c’est là qu’on avance.
| Ce que la recherche montre : les personnes à locus interne élevé obtiennent de meilleurs résultats dans de nombreux domaines : réussite professionnelle, gestion du stress, santé mentale, persistance face aux obstacles. Evidemment, elles ne contrôlent pas tout mais elles se concentrent sur ce qu’elles peuvent influencer, plutôt que sur ce qui leur échappe. |
Les signes que l’on est passager de sa propre vie
Voici un tableau qui aide à situer sa posture habituelle. Aucune colonne n’est meilleure que l’autre en toutes circonstances. Le tout est de reconnaître où on se trouve le plus souvent.
| Conducteur | Passager |
| Décide consciemment où mettre son énergie | Attend que les circonstances changent |
| Voit l’échec comme une information | Voit l’échec comme une preuve de ses limites |
| Cherche ce qu’il peut faire dans la situation | Cherche qui est responsable de la situation |
| Avance même sans garantie totale | Attend le bon moment pour agir |
| Prend des décisions en cohérence avec ses valeurs | Prend des décisions selon les attentes des autres |
Se reconnaître dans la colonne de droite n’a rien de honteux. Beaucoup d’entre nous ont été élevés à être de bons passagers : obéir, suivre, attendre la permission. Ces postures ont leur utilité. Elles deviennent problématiques quand elles s’installent comme mode par défaut dans tous les domaines de la vie.
Le sentiment d’efficacité personnelle – la contribution d’Albert Bandura
Albert Bandura, l’un des psychologues les plus influents du XXe siècle, a introduit un concept intimement lié au locus de contrôle : le sentiment d’efficacité personnelle. Il le définit comme la conviction qu’on a de sa capacité à accomplir une tâche donnée, à organiser et exécuter les actions nécessaires pour atteindre un résultat.
Ce n’est pas de la confiance en soi au sens général. C’est quelque chose de plus spécifique et de plus puissant : la croyance que ses efforts ont une prise sur la réalité. Que ce qu’on fait compte.
Ce qui est particulièrement frappant dans ses travaux, c’est que ce sentiment ne précède pas l’action. Il se construit par elle. On ne se sent pas capable d’abord, puis on agit. On agit – même maladroitement, même à petite échelle – et c’est ce mouvement qui construit le sentiment de capacité. Le conducteur ne sait pas conduire avant d’avoir tenu le volant.
Attendre le bon moment : la grande illusion
« J’attends le bon moment. » Cette phrase est l’une des plus fréquentes dans les situations de transition professionnelle. Le bon moment pour changer de direction. Pour prendre cette décision. Pour commencer ce projet.
Le bon moment, en réalité, ne se trouve pas. Il se crée. Et il se crée par une décision, pas par des conditions extérieures réunies.
Viktor Frankl, psychiatre autrichien et survivant des camps de concentration a développé une réflexion qui reste l’une des plus saisissantes sur la liberté humaine : on ne peut pas toujours choisir ce qui nous arrive mais on peut toujours choisir l’attitude qu’on adopte face à ce qui nous arrive. Cet espace entre le stimulus et la réponse, c’est là que réside la liberté.
Même dans les situations les plus contraintes, il reste toujours un choix à faire : non pas sur les circonstances mais sur la réponse qu’on leur apporte.
Reprendre le volant : ce que cela signifie vraiment
Redevenir conducteur de sa vie ne signifie pas tout contrôler. Ce serait une autre illusion. Les circonstances, les autres, le marché, la santé… il y a mille choses qui échappent à notre prise. Reprendre le volant, c’est décider consciemment où l’on met son attention et son énergie. C’est distinguer ce qu’on peut influencer de ce qu’on ne peut pas. Et agir sur le premier.
En pratique, cela commence par de petites décisions. Pas la grande reconversion. Pas le projet de vie définitif. Un premier pas. Une petite action dans la direction qu’on a choisie. Quelque chose qui dit, même à voix basse : « j’ai décidé de ça. »
Bandura le démontre : c’est cette expérience de maîtrise, même partielle, même imparfaite, qui reconstruit le sentiment d’efficacité personnelle. Un pas crée de l’élan. L’élan appelle le suivant.
Ce que cela change quand on est parent
La posture de conducteur ou de passager ne reste pas confinée à la vie professionnelle. Elle se voit. Elle se transmet.
Un parent qui attend que les choses changent – qui subit sa trajectoire professionnelle, qui diffère ses décisions, qui parle de ses projets comme de quelque chose qui pourrait être mais ne sera probablement pas – ce parent transmet une vision du monde : les choses arrivent, on ne les choisit pas vraiment.
Un parent qui reprend le volant – qui décide, qui agit, qui assume les conséquences de ses choix – transmet autre chose. Pas la garantie du succès. La conviction que ce qu’on fait compte. Et ça, pour un enfant ou un adolescent qui construit sa vision du monde, c’est un héritage considérable.
Par où commencer ?
Trois questions pour identifier sa posture actuelle et amorcer un changement :
- Dans quel domaine de votre vie attendez-vous le plus que les choses changent d’elles-mêmes ? Qu’est-ce qui vous retient d’agir ?
- Quelle décision avez-vous différée depuis longtemps en attendant le « bon moment » ? Que se passerait-il si vous la preniez maintenant, même imparfaitement ?
- Quelle serait la plus petite action possible, celle qui prend 10 minutes, dans une direction que vous avez choisie ?
Ces questions n’apportent pas de certitude. Elles orientent l’attention vers ce qu’on peut faire, plutôt que vers ce qu’on subit. Et c’est déjà une première façon de reprendre le volant.
Reprendre le volant ne demande pas que tout soit prêt. Ça demande juste de décider par où commencer. Un premier pas. Même petit. Même imparfait. C’est toujours lui qui crée l’élan.